Jean-Marc Atlan
| L'entreprise à la rencontre de l'opinion
Associé du cabinet Ekno (Lyon)
le 23 Février 2012
Honte à moi... je suis actionnaire de TOTAL !

 

 

Ne dites pas à ma mère…

Autant vous le dire tout de suite, je ne suis pas un affreux spéculateur ! J’ai simplement un PEA avec quelques actions d’entreprises cotées sur Euronext Paris, et donc comme beaucoup de « petits » porteurs, essentiellement quelques grands noms de l’industrie et des services de notre beau pays. Mais ces derniers jours ont été particulièrement difficiles pour ma bonne conscience face aux réactions vigoureuses entourant la publication des résultats de notre fleuron de l’industrie pétrolière… Je me suis subitement découvert comme un actionnaire repu de cynisme et gavé de dividendes, ardent défenseur passif des régimes birman ou angolais, tondant la laine sur le dos des consommateurs d’essence dans cette période de crise ! Heureusement me direz-vous, ma mère ne le sait pas et je peux ici écrire en confiance, je doute qu’elle surfe sur le site InterMédia.

 

Vieux motard que jamais

Quoi ? 12 milliards d’euros de résultat net, mais comment une entreprise peut-elle avoir le culot d’annoncer de tels chiffres dans le contexte actuel, quelle dose d’immoralité faut-il accumuler pour se permettre une telle outrecuidance ? Comme actionnaire de TOTAL depuis quelques années, ayant au passage perdu 30 % de la valeur de mon investissement initial loin d’être compensé par les dividendes annuels, je me suis donc tourné vers notre classe politique pour recueillir la bonne parole. Extraits.

"Cet argent est accumulé sur le dos des Français qui voient chaque jour le prix de l’essence s’envoler. Il est une offense odieuse aux salariés sacrifiés de la raffinerie de Dunkerque." Jean-Luc MELENCHON

"Il est regrettable que les TPE/PME (...) payent plus de 30 % d'impôt sur leur bénéfice quand des entreprises comme TOTAL payent seulement 2.5 % d'impôt sur les sociétés" Christian ESTROSI

Bon, que MELENCHON joue sur ce terrain-là ne surprendra personne, c’est son fond de commerce, et l’on pourra à tout le moins lui faire crédit de la cohérence de ses positions. On lui rappellera simplement que le prix de l’essence à la pompe étant composé à 80 % de taxes, ce sont plutôt les caisses de l’Etat que celles de TOTAL qui se remplissent sur le dos des Français.

Pour ESTROSI, ancien ministre de l’Industrie après une brillante carrière de motard sur circuit, c’est beaucoup plus ennuyeux... Comment fait-il son calcul pour arriver à ce 2.5 % de taux d’impôt repris en cœur par beaucoup de collègues et de journalistes trop contents d’avoir un chiffre aussi parlant pour incarner l’histoire des bons et des méchants. Et bien il fait simple (comme toujours) : TOTAL paye 300 M€ d’impôts sur les sociétés en France pour un bénéfice de 12 milliards, ça fait donc mécaniquement 2.5 % alors que les entreprises sont soumises théoriquement à un taux normatif de 33 %. Et hop le tour est joué ! Rectifions uniquement deux erreurs, parmi tant d’autres, dans ce type de raisonnement …

1) Le taux d’impôt se rapporte dans la vraie vie à un résultat… avant impôt. Ne vous moquez pas, c’est de la comptabilité, oui Monsieur ESTROSI, un taux d’impôt ne s’applique pas à un résultat après impôt !!!! Et pour faire simple, là encore, ce résultat opérationnel avant impôt serait plutôt pour TOTAL en 2011 de 24 milliards d’euros ! C’est donc bien pire que prévu, TOTAL ne paierait pas un impôt sur les sociétés de 2.5 % mais de 1.25 %.... Bigre j’ai deux fois plus honte de moi.

2) TOTAL paye près de 14 milliards d’impôts d’après ses comptes publiés, mais il les paye dans chacun des pays où il est présent en fonction des performances réalisées. Certes nous pourrions exiger que TOTAL paye tous ses impôts en France (rappelons que 2012 étant une échéance présidentielle, tous les fantasmes sont permis), mais je doute que les pays concernés apprécient l’exercice outre mesure. Et comme vous êtes tous plus rapides que notre pilote de moto préféré, vous avez bien compris sa mécanique : pour calculer le taux d’impôt réel de TOTAL, il rapproche les impôts payés en France avec le résultat fait… dans le monde ! Oui vous avez bien lu, il peut le faire. Et mieux que cela, il le fait dans un communiqué de presse écrit et diffusé à tous les journalistes ! Sans que cela n’émeuve personne… un ancien ministre de l’Industrie profère une bêtise sans nom sur la plus grande entreprises française, et ce chiffre est ensuite repris et largement utilisé par toute la classe politique et bon nombre de journaux, magazines et sites d’information. Alors ne soyons pas naïfs pour autant, comme toutes les multinationales, il y a de fortes chances pour que TOTAL sache efficacement répartir ses activités pour favoriser des pays moins gourmands fiscalement, dans un souci d’optimisation qui vaudrait encore une fois un beau débat. Mais essayons au moins de ne pas polluer l’espace public par des déclarations fausses et caricaturales, et poussons nos amis journalistes à ne pas tout prendre pour argent comptant. Sans faire l’apologie béate de la presse anglo-saxonne, je vous laisse imaginer comment un tel raisonnement aurait été accueilli et découpé dans la presse économique britannique par exemple…

 

 

Qu’est-ce qu’une entreprise française aujourd’hui ?

Je regrettais dans une chronique précédente la simplification permanente de l’information et du débat public ; cette nouvelle « affaire » TOTAL mériterait justement un peu de mise en perspective, ne citons que deux faits et chiffres : SHELL a fait un résultat deux fois supérieur et EXXON près de trois fois, donc TOTAL n’affiche pas des performances surréalistes dans son environnement ; et un résultat de 12 milliards rapporté à une chiffre d’affaires de 185 milliards, ça fait une marge nette de 6.5 % qui est donc tout sauf scandaleuse…. Quand je pense qu’Edwy PLENEL se vantait voici quelques temps sur le plateau d’Ardisson de faire 500 000 euros de résultat net pour un chiffre d’affaires de 5 millions d’euros, je me dis que nous devrions tous chasser de notre beau pays ces affreux capitalistes de MEDIAPART qui osent extérioriser un résultat net de 10 % alors même que la presse française traverse une crise profonde. Quelle immoralité et quel cynisme…  Si nous ne pouvons prétendre à une saine mise en perspective des faits dans tous les dossiers publics dans notre démocratie de l’urgence, essayons d’exiger tous ensemble que le mensonge éhonté n’envahisse les débats. Nous avons sûrement collectivement des questions très pertinentes à poser à nos grandes entreprises, et nous pourrions notamment essayer de renouveler nos visions d’un autre temps pour essayer d’identifier les véritables critères de contribution de nos grandes entreprises au développement de notre pays : des impôts certes, mais aussi des emplois, de la recherche, de l’innovation, du mécénat culturel… Jugeons donc nos grands acteurs économiques sur des faits et des variables d’aujourd’hui. Nous pouvons, certes, être nostalgiques, et regretter l’époque où nos grandes entreprises françaises pensaient uniquement France, marché français et emploi en France, mais le monde d’aujourd’hui n’est plus celui-là. Qu’est-ce donc qu’une entreprise française aujourd’hui quand plus de la moitié du capital des entreprises du CAC 40 est détenue par des non résidents français ? Qu’est-ce donc qu’une entreprise française, quand moins d’un tiers de l’activité est réalisé sur le marché domestique ? On le voit, de nouveaux critères et de nouveaux modèles de réflexion de la contribution des entreprises à leurs territoires d’implantation et d’origine doivent être débattus et promus pour éviter de penser court et petit.

Tiens, il ne manquerait plus que Renault ouvre une usine à Tanger, juste en face de nous de l’autre côté de la Méditerranée, juste pour nous narguer !

 

« Ah ! Si l’on demandait plus à l’impôt et moins au contribuable... » ?(Alphonse Allais)

« Les conneries, c’est comme les impôts, on finit toujours par les payer. » (?Michel Audiard)

« Je ferais aimablement remarquer aux hommes politiques qui me prennent pour un rigolo que ce n'est pas moi qui ai commencé » (Coluche)