Jean-Marc Atlan
| L'entreprise à la rencontre de l'opinion
Associé du cabinet Ekno (Lyon)
le 2 Avril 2012
Allez les petits !

 

 

Un petit pour la route

 

Si j’emprunte sans vergogne à la verve de Roger Couderc, venue d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître — sauf peut-être les plus passionnés de rugby à l’ancienne —, c’est pour traiter de cette mode sémantique qui s’incarne aujourd’hui dans le culte du « petit ». Certes et de tout temps, « tout ce qui est petit est mignon » dit l’adage populaire, une vérité qu’il ne me viendrait évidemment pas à l’esprit de contester et qui, pour tout dire, m’arrange bien. Mais aujourd’hui plus que jamais, en ces temps électoraux où la démagogie le dispute à la caricature, la diabolisation systématique — parfois violente — des grandes organisations, et, a contrario, l’idolâtrie ambiante autour de la représentation du « petit », ne peut que nous interroger.

Ainsi, et pour ne prendre que quelques exemples, le petit commerce est paré de toutes les vertus, parangon de la résistance contre la grande distribution, ces grandes surfaces dont on finit par se demander par quelle magie elles peuvent faire oublier tous leurs vices pour attirer autant de consommateurs et contribuer à un meilleur pouvoir d’achat. Pour rester dans l’univers des diaboliques, celui de la finance de marché, le politique soucieux de sa popularité ne manquera pas d’opérer un savant distinguo entre les petits porteurs — actionnaires évidemment essentiellement sentimentaux et mus par leur sens du devoir citoyen tout entier au service de l’économie du pays — et le grand capital, fonds de pension et autres requins de la finance dont les objectifs sont, étonnamment, d’autant moins louables qu’il sont, pour la plupart d’entre eux, étrangers. On ne s’étonnera donc pas de l’effet de mode actuel entourant les PME, naturellement gentille, inoffensive et fondamentalement orientée vers le bonheur de ses collaborateurs, clients voire de la planète dans son ensemble. Mieux, la PME est désormais réputée comme la source de la création d’emplois par excellence, le ressort clé de la croissance, le moteur de l’innovation. Quel contraste face à nos grands groupes leaders mondiaux du CAC 40, toujours animés des pires intentions !

Mieux encore, nos élites politiques ont inventé et popularisé la catégorie des TPE, les Très Petites Entreprises, qui représentent aujourd’hui près de 3,5 millions d’unités, soit plus de 90 % des entreprises françaises en nombre, mais dont près des deux tiers n’ont pas de salariés, c’est vous dire tout le potentiel de résorption du chômage qu’elles représentent. Ne riez pas, l’un des candidats, et non des moindres, a expressément évoqué l’idée qu’on pourrait aisément supprimer le chômage structurel et conjoncturel en France si chaque TPE embauchait simplement un salarié supplémentaire !

 

 

Sur un petit nuage

 

Embarqués dans leurs utopies et leurs simplifications, nos politiques semblent oublier que la vraie problématique de la France, tant sur le plan de son marché de l’emploi que de sa balance commerciale, c’est l’absence cruelle d’ETI, Entreprises de Taille Intermédiaire, c’est-à-dire de 250 à 5 000 personnes, celles-là même qui font alors, effectivement, une bonne partie de la croissance et de la dynamique de l’emploi, le plus souvent dans une logique d’écosystèmes intelligents avec les grands groupes. Là, comme le montre parfaitement Philippe Manière dans son ouvrage récent « La France, ce pays où la vie est plus dure », nos grands groupes jouent bien mal leur rôle de grands frères vis-à-vis des PME et ETI, et ne contribuent pas autant que possible à leur développement. Mais n’idéalisons par pour autant les petites et très petites entreprises en diabolisant les grandes, car la vérité est naturellement à chercher dans une collaboration efficace et constructive entre elles au service de l’économie, de l’emploi, de l’innovation et de la croissance. Si tout était toujours rose (sans jeu de mots) dans ces petites et toutes petites structures, des conditions sociales à la représentation du personnel par les organisations syndicales et au bonheur au travail, pourquoi donc la majorité des salariés chercherait-elle toujours en priorité à rejoindre des grands groupes ? Et puis nous avons toujours beaucoup de difficultés en France à raisonner en termes de dynamique, préférant les systèmes de cases. Or, ETI et grandes entreprises ont par définition toujours commencé par être des… PME.

Bien sûr, aussitôt que l’on s’intéresse aux univers des entreprises et du management, les modes structurent toujours largement les pensées dominantes du moment. On se rappellera ici que celle du « small is beautiful » a été théorisée dans les années 70 par Ernst-Friedrich Schumacher, économiste anglais comme son nom ne l’indique pas, dans son ouvrage sous-titré « une société à la mesure de l’homme ». Face à la vague de la massification industrielle et aux conséquences du premier choc pétrolier — premier avatar douloureux de la mondialisation économique —, celui-ci écrivait ainsi : « Nous sommes aujourd’hui victimes d’une idolâtrie quasi universelle du gigantisme. Il est donc nécessaire d’insister sur les vertus de la petitesse, quand il y a lieu. » Il n’en faisait pas du tout pour autant une apologie simpliste et unilatérale de la petitesse des organisations, mais la simplification fait toujours son œuvre.

 

 

Little big is beautiful

 

Alors, et au-delà de la seule sphère économique, pourquoi magnifions-nous donc collectivement à ce point la représentation du petit ? D’où vient cette idéalisation systématique ? Et pourquoi ne préfèrerions nous pas plutôt le grand méchant loup aux trois petits cochons et au petit chaperon rouge ? L’ogre au petit poucet ? Un grand crème à un petit café ? La grande Helvétie au petit suisse ? Un grand paquebot au petit navire ? Grand Gibus à Petit Gibus ? Les raisons sont multiples et sont à chercher tout autant dans l’histoire que dans le présent.

Sur le plan historique, nous surfons toujours, et plus que jamais, sur la vague de la représentation française de l’égalité, concept affiché au fronton de toutes nos mairies, confinant parfois à une forme dépassée d’égalitarisme quand on traduit ce magnifique mythe fondateur dans une version étroite de nivellement par le bas. De ce point de vue, grandes entreprises et grands patrons ne peuvent qu’inquiéter, tous leaders mondiaux qu’ils soient, toutes locomotives économiques qu’ils soient, dans ce risque de fracture qu’ils génèrent. Quand, de surcroit, ces grandes groupes s’évertuent à nier leurs racines, pas toujours habilement, ils ne peuvent que s’attirer des foudres d’ailleurs bien méritées. Sur le plan politique ainsi, la France reste traditionnellement très marquée par la culture radicalo-républicaine, celle qui idéalise les petits propriétaires, incarnation de l’idéal individualiste de réussite, mais aussi gage de stabilité sociale et politique. Ce qui est  « grand » ou « gros » devient alors rapidement assimilé à une puissance dominatrice, donc directement menaçante pour notre idéal même d’égalité.

D’un point de vue plus conjoncturel, dans la société de défiance qui caractérise notre pays et sa peur de la mondialisation — rappelons que les études nous déclarent collectivement plus pessimistes qu’Irakiens et Afghans —, la figure du « petit » constitue naturellement une représentation rassurante, parce qu’elle est généralement connue et palpable, représentable et concrète. L’image de la disparition du petit commerce peut facilement être imaginée et associée par chacun à sa poissonnière au chômage, en oubliant d’ailleurs les quelques fois où l’on a poireauté une demi-heure pour récupérer un poisson moins frais que d’habitude… on nage donc bien dans l’affectif pur, pour rester dans l’univers aquatique. 

En bref, le doute n’est plus permis, le vocabulaire politique ne peut tout simplement plus aujourd’hui faire l’économie du diminutif pour remuer les foules ! Et si, en plus d’être petite, toute initiative se déclare participative, citoyenne et durable, alors là… c’est le graal. Mais soyons aussi prudents, une société qui a peur de l’infiniment grand peut très logiquement avoir tout aussi peur de l’infiniment petit ! Les prémisses de débats d’opinion concernant les nanotechnologies en témoignent à l’envi… quand cela devient même trop petit pour que cela soit représentable, les fantasmes deviennent tout aussi tenaces. Et les apôtres de l’apocalypse, nombreux en temps de crise, omniprésents dans les phases électorales, ne devraient pas tarder à s’en saisir, tant il est toujours plus facile et porteur d’inquiéter que de rassurer…

 

En cela, cette culture voire ce culte du petit ne sont donc pas sans risques, pouvant porter en germe une forme de négation de la modernité économique et se transformer alors rapidement en facteur de blocages. De ce point de vue, cette idolâtrie, parfois caricaturale, pourrait aussi s’avérer rapidement sclérosante pour la société française.

 

 

« La politique la plus coûteuse, la plus ruineuse, c’est d’être petit. » ?(Charles de Gaulle)

 

« Petit poisson deviendra grand. » ?(Jean de la Fontaine)

 

« Rien n’est petit pour un grand esprit. » ?(Arthur Conan Doyle)