Georges CHAPUIS
| Non mais t'es qui toi ?
Khmer rouge créatif
le 27 Janvier 2014
Nadège Michaudet : totalement T.O.C (Touchante. Obstinée. Convaincante).

 

Elle arrive, petite souris fragile engourdie par le froid, emmitouflée jusqu’au cou, plutôt habituée à être de l’autre côté du micro, le bon. 

 

Native de Besançon (doux département), elle n’a que 29 ans, mais déjà un beau parcours et un projet tout en rupture.

Avec Philippe Brunet-Lecomte, grande et belle gueule de la presse régionale, elle porte sur ses frêles épaules l’ambition d’inventer une plateforme pour la culture qui répond au nom frappadingue de T.O.C (Troubles Obsessionnels Culturels) ; une formulation atypique trouvée par son copain qui, s’il n’a pas les mêmes goûts qu’elle en matière de musique, maîtrise bien celle des mots.

 

C’est une passionnée et ça se voit au point qu’il n y a pas besoin de virgule.

Elle aime convaincre, vit intensément son histoire, se tortille dans tous les sens sur sa chaise et s’enflamme avec force mouvements des mains et des bras, décrivant d’abord un cursus universitaire et professionnel aussi brillant que ses yeux : `

 

Une fac Info Com à Lyon 2, où elle choisit l’option journalisme plutôt que publicité (dommage pour la réclame) et fait son Master 1 avec un mémoire sur les liens entre la presse locale et les correspondants locaux non professionnels (ce qu’elle faisait alors dans l’Ain) ; puis Master 2 à Sciences Po Rennes qui venait juste de le créer en journalisme presse écrite.

Fille d’épicier, ses parents tenaient un Petit Casino à Nantua (dont les quenelles ont meilleure presse que celle de Dieudonné), elle a préféré le difficile commerce des mots et des idées et la loterie du journalisme à celui des petits pois fins à l’étuvée. 

 

Sa mère le lui a raconté récemment, le déclic s’est produit très tôt grâce à une institutrice qui avait demandé à ses élèves de CP de faire un reportage ; elle y a mis beaucoup de cœur, a adoré poser des questions et faire sa curieuse. 

Signe révélateur, elle avait choisi d’interroger un clochard (elle en verra d’autres, des cloches aussi), peut-être pas céleste, mais aujourd’hui sûrement aux cieux. Déjà le goût de la marge...

Enfant relativement sage, plutôt bonne élève, mais capable de péter un boulon à tout moment, elle se dit obstinée ascendant têtue, genre « tout, tout de suite,  et tout pour l’obtenir », limite précieuse.

 

Elle n’a pas vraiment de modèle dans la profession, et a compris depuis longtemps que les petits reporters allaient plus souvent faire Tintin que l’être.  

Mais elle avait envie d’y aller, alors elle y va, à fond !

 

 

La presse papier a-t-elle encore un avenir et quelle est pour toi, en France, la plus belle réussite en matière de presse ?

 

« Je crois beaucoup à la presse papier, mais son mode de diffusion est à revoir. En faisant la tournée des diffuseurs chez Lyon Mag’, en découvrant leurs contraintes (qui les obligeront bientôt à abandonner la presse pour se contenter de gagner de l’argent en vendant des jeux de loterie et des cigarettes), j’ai vu que le mélange avec des centaines d’autres titres amenait à faire des couvertures de plus en plus racoleuses et des titres tapageurs pour émerger.

Je préfère un modèle récent comme XXI dont nous nous sommes inspirés et qui, sur un marché saturé, a imposé une autre approche (certes venant des USA) dotée d’une vraie force, avec une vraie originalité : le magbook.

Dans une société où l’on a toute l’info en même temps et où il y a de plus en plus de brèves sur Internet, où l’on consomme tout très vite, c’est bon de revenir à quelque chose de lent, de fouillé. C’est le slow journalisme comme il y a le slow food, on l’aime et on le revendique.

Après il y a bien sûr MediaPart qui est un modèle à part, tout comme Le Canard Enchaîné. Ils ne sont pas dans la presse traditionnelle ».

 

Qu’as-tu appris à Lyon Mag ?

 

« Je voulais vraiment travailler dans ce groupe, j’y ai passé 6 années formidables en démarrant par un stage de fin d’études à Sciences Po, puis j’ai fait l’année et demie de conflit avec Latouche, c’est formateur.

(Silence, un ange passe ou est-ce un diable ?).    

Ce qui me plaisait c’était la multiplicité des titres portée par un généraliste comme Lyon Mag’, où l’on pouvait tout se permettre, avec son côté un peu polémique et provocateur. C’était formidable de pouvoir le vivre à 23 ans et j’aimais bien aussi écrire un jour pour Lyon Femmes, un autre pour Lyon Foot ».

 

Lyon est un véritable cimetière de presse, pourquoi tant de titres y échouent-ils ? Problème de lectorat, actualité locale faible, manque d’ambition ?

 

« Dans le domaine culturel en tout cas, il y a assez de lecteurs et d’actualités. Mais tout le monde fait de la critique de spectacles sur le modèle de l’hebdo gratuit. Le Petit Bulletin le fait parfaitement, 491... très bien, alors pourquoi proposer la même chose ?

Le problème c’est le manque d’idées. Avec la crise profonde de la presse qui a engendré la sinistrose, les journalistes ont la tête dans le guidon alors qu’il faut pouvoir se relever, se poser et prendre 6 mois pour réfléchir et innover sur un marché saturé ».

 

Dans l’édito de votre (très réussi) numéro zéro, vous dites que les toqués de culture vous ont demandé d’engager une démarche différente. Vous parlez de plateforme pour la culture.

 

« En effet, la démarche globale c’est de rendre la culture plus accessible, par le biais d’une plateforme. Nous nous sommes beaucoup interrogés sur notre rôle de journalistes. Soit on fait tout du haut de notre cathédrale et on décide que tel spectacle est bien ou mal, mais au nom de quoi ? 

Soit on retrouve notre but premier, qui est d’être un médiateur avant tout.

Nous proposons désormais aux acteurs de la culture et aux consommateurs de se retrouver sur notre plateforme, de créer du lien autour de 3 piliers :

. L’information pour être au courant, découvrir ce qui se passe.

. L’événementiel, pour sortir davantage, aller rencontrer les acteurs de la culture.

. Enfin les services permettant de consommer de manière différente.

Nous estimons qu’il y a près de 250 000 abonnés potentiels en Rhône-Alpes en partant des abonnés actuels d’une structure culturelle (Maison de la Danse, théâtres, cinémas, etc.) ».

 

Quelles sont les premières réactions ?

 

« Ce qui est sorti en premier, la partie émergée de l’iceberg, c’est le numéro zéro du magbook. La réaction a été plutôt dithyrambique, du genre : Whaaaooou, on ne s’attendait pas à ça !

Par ailleurs, cela fait plusieurs mois que je fais la tournée des grandes institutions pour être à leur écoute et présenter le projet, car nous ne voulons pas leur imposer quelque chose. Le retour actuel est hyper positif ».

 

Comment fonctionnez-vous avec Philippe Brunet-Lecomte ?

 

« Nous sommes associés à 50/50, donc obligés de nous entendre comme a dit notre avocat ; et nous aurons le même salaire… quand nous pourrons nous en verser un.

On aime bien ce binôme junior/senior où l’on s’apporte mutuellement et où l’on se répartit les tâches en fonction de nos centres d’intérêt ».

 

Si ça marche ici, vous irez dans d’autres villes ?

 

« On nous a déjà demandé de dupliquer T.O.C au niveau national, mais nous ne voulons le faire que sur des territoires similaires au nôtre, où il y a à la fois un potentiel économique, une richesse et une infrastructure culturelle ; comme PACA, L’Alsace, le territoire Nantais.

En restant territorialisés, car, même si la culture est nationale et internationale, elle se consomme prioritairement près de chez soi ».

 

Quelle trace voudrais-tu laisser ?

 

« Pour le moment, je n’ai que 29 ans, alors… Disons le côté pétillant et nouveau. On me dit que cela fait du bien de voir quelqu’un qui arrive avec le sourire, qui y croit. J’aimerais que l’on me voit comme quelqu’un qui a apporté un peu de dynamisme, de peps, que l’on dise que j’ai contribué à monter un chouette projet qui a amené quelque chose de nouveau à Lyon ».

 

Et vous, amis lecteurs et fans de la première heure, quel est votre chouette projet de demain ?

 

Commencez par courir vous abonner séance tenante à T.O.C,, car voilà enfin du vrai nouveau dans le landernau. Et puis, même si votre situation n’est pas brillante en ce moment, la culture, ça sert déjà à briller en société.

Faisons confiance à ce duo de choc et à son équipe qui a moins de 35 ans en moyenne. Ils ont longuement maturé leur ambitieux projet et sont pleins d’envie et d’enthousiasme. Tout ce qui manque structurellement au marché et surtout à son moral.

Pourvu qu’ils réussissent. Je vais même vous dire, en rêvant un peu (grand fou, va !) : attention, ça pourrait donner des idées aux publicitaires. Et là, Jacques, il faudra augmenter sérieusement la pagination...