Georges CHAPUIS
| Non mais t'es qui toi ?
Khmer rouge créatif
le 25 Mai 2015
Marjorie Fenestre : ce qui est beau c’est qu’elle s’est fait très jeune le palais.

 

Généralement, et ma légendaire modestie dusse-t-elle en souffrir, les gens sont plutôt contents de figurer dans cette rubrique. Jacques pense même (fantasme, pure jalousie ou fruit de son imagination ô combien fertile) que certaines sont prêtes à tout, je dis bien à tout, pour y figurer.

 

Laissons un voile pudique napper de mystère cette délicieuse allégation…

Mais, rassurez-vous, Marjorie ne mange pas de ce pain là, la belle n’est pas bête et ne s’est vraiment pas laissée approcher facilement. En fait, cette amatrice de mots n’a pas apprécié que l’on déforme les siens lors d’une précédente interview.

Elle n’acceptera donc que sur le tard de se mettre à table mais, heureusement, le fera avec une totale franchise et une belle spontanéité.

Donc cette jeune dame appétissante va joliment sur ses 31 ans, heureuse et gourmande nature qui peut se laisser aller sans modération, en griffonnant peut-être son blog sur la nappe des restaurants. Moi qui grossis rien qu’en lisant la carte, je me demande comment elle peut garder cette silhouette en y passant sa vie.

Marjorie naquit en Normandie où ses parents l’élevèrent dans la tradition, à la crème et au beurre, d’ailleurs sa grand-mère paternelle, fermière très réputée dans la région, faisait son beurre à la baratte, à l’ancienne. Notre prédatrice culinaire fait plutôt le sien dans les nourritures terrestres et ne goûte pas le beurre industriel bien trop blanc pour être honnête.

Clin d’œil du destin, son goût a été formé très tôt car sa mère, qui était infirmière, préférait panser les maux que faire mijoter les pots ; elle ne lui a donc pas transmis d’autre savoir-faire que celui d’ouvrir les boîtes de raviolis, et pas que le lundi.

Du coup, son père entrepreneur amenait tout le temps la famille manger au restaurant d’à côté, une pizzéria tenue par des amis vite devenue leur cantine.

Il faisait néanmoins une cagnotte pour leur offrir un gastro une ou deux fois par an.

Aller au resto, elle fait ça depuis toujours, alors que pour nous pauvres pékins, même au restaurant chinois cela reste du domaine de l’exceptionnel.

Arrivée jeune à Lyon, atavisme aidant, elle se passionne pour les cochonnailles et les nourritures roboratives aux Halles, fréquente les caves à vins, se fait le goût et le dégoût. C’est au cours de ses études supérieures (BTS Tourisme, puis IDRAC) qu’elle réalisera avoir un savoir certain dans la gastronomie que bien d’autres n’avaient pas. Elle repère du coup un stage en 2006 dans un petit restaurant sur l’intranet de l’IDRAC, se donne à fond pour l’avoir et décide définitivement de bosser dans l’apologie du bien manger. En fait, elle a écrit le mot faim dès le début et ne s’est rendu compte que beaucoup plus tard que ce n’était pas commun.

 

INTERVIEW

La faim d’entreprendre t’a donc pris très tôt ?

En fait, je l’ai toujours eue en moi. Je ne voulais pas forcément être patron, m’affranchir de la hiérarchie, c’était plutôt dans l’idée de faire quelque chose qui me plaise, de trouver ma voie et ma place.

 

Tu as émergé grâce à Faim de Lyon, quelle est la recette d’un bon blog et avais-tu pensé le tien avec une approche marketing ou au feeling, avec tes tripes ?

Si je te montrais mes premiers articles, c’était catastrophique !

Je ne sais toujours pas comment c’est venu si ce n’est que c’était au mois d’août. J’étais à La Vie Claire au service communication, l’esprit plus disponible et j’avais déjà écrit sur des sites participatifs. Je me suis lancée à l’instinct, aujourd’hui c’est ma meilleure vitrine et ma crédibilité. Ce qui m’a permis d’émerger c’est la sincérité, je ne savais pas à l’époque que j’allais écrire dans des magazines, monter une agence de com et être payée pour aller au restaurant, ce qui est juste dingue !

Je ne m’empêche de rien, ne me fixe pas spécialement de règle et surtout je ne fais aucun billet sponsorisé, aucun partenariat.

 

Tu dis que tu préfères raconter des expériences culinaires plutôt que de juger. À l’heure d’internet, où tout le monde est un influenceur, le critique culinaire à l’ancienne (comme ton meilleur ennemi Alain Vollerin) est-il encore légitime ?

En fait, il n’y a pas une personne plus légitime qu’une autre. Pourquoi opposer le Michelin et le Guide du Fooding, ils ont des regards et des univers différents, donc ils sont complémentaires.

Il faut toujours rester curieux et ouvert.

À force d’expérience mon goût et ma culture culinaire ont évolués parce que j’ai discuté et appris avec des chefs. Après il y a des choses indiscutables, une Saint-Jacques ne sera jamais meilleure que si elle est cuisinée ultra fraîche et très peu cuite. Le critique François Simon dit : « Même le mauvais goût ça se respecte ».

C’est aussi une histoire d’affect, je mange des trucs horribles comme des Haribo et j’adore ça, je vais chez Mc Do et je le prends pour ce que c’est.

 

La cuisine est quelque chose qui devient extrêmement tendance, il y a un nombre incalculable de magazines et d’émissions TV, cela veut-il dire que les français ont besoin de repères ?

Il y a aujourd’hui une meilleure accessibilité aux bons produits, une démocratisation, l’accès à l’information. Le consommateur quand il va au restaurant, c’est une démarche ; faire ses courses demande aussi un minimum de recherche, pour bien se nourrir ou choisir un restaurant, il faut faire un effort.

 

La cuisine d’assemblage est la plaie de la restauration est-ce que la mention « Fait maison », qui n’est adoptée que par 10 % des établissements, changera quelque chose ?

C’est compliqué, il y aura toujours des manières de la contourner.

Aujourd’hui, il faut faire le distinguo entre si c’est congelé ou pas, c’est juste une question de transparence et de savoir. Quand un grand chef utilise du homard surgelé, est-ce si mal que ça ? Mais je ne veux pas que l’on me fasse croire que…

Le consommateur a un rôle dans le choix du restaurant, aujourd’hui on sait que des cartes longues comme le bras avec plein de produits différents, plein de sauces qui sont normalement longues à élaborer, c’est plus que suspect.

 

Qui est la plus connue aujourd’hui, la blogueuse ou la fondatrice des Mots de la faim, et ça te fait quoi ?

La blogueuse. Souvent les gens ne comprennent pas ce que je fais, ils pensent que je gagne ma vie avec Faim de Lyon alors que pas du tout.

Je fais beaucoup de restaurants, je suis jeune, donc je n’ai pas forcément la tête de l’emploi et je vais dans des endroits qui sont inaccessibles pour plein de gens, même si je paye l’addition.

 

Les mots de la faim, agence de nourritures créatives, quel beau concept, c’était quoi ton idée de départ ?

Je n’avais pas d’objectif précis quand j’ai quitté La Vie Claire, j’avais une convention de rupture donc un an devant moi et les choses se sont faites de façon naturelle.

J’ai été contactée par Arts et Gastronomie et un ami qui a monté « Chefbychef », un réseau social sur la gastronomie, m’a dit : « Tu ne veux pas faire de la Com ? ».

J’ai commencé en auto-entrepreneur et comme la sauce prenait, au bout d’un an j’ai créé la société. À la base, je voulais l’appeler Faim de Lyon, un autre ami m’en a dissuadée et tant mieux, cela me permet de mener conjointement les deux projets.

 

Par rapport au duo de Geek and Food que j’ai interviewé et qui est dans la même niche du marché, quels sont tes points communs et tes différences ?

On s’aime beaucoup alors que les gens veulent nous opposer. Ils ont le même discours et la même vision que moi, il y a de la place pour tout le monde et nous avons chacun notre personnalité. Ils travaillent davantage avec de grosses marques, je souhaite plutôt développer la gastronomie à travers les chefs.

Nous sommes sur un même territoire mais plus complémentaires que concurrents.

 

Est-ce que ce créneau est assez grand pour te permettre de te développer ?

Là nous sommes 3 et je n’ai pas un objectif de développement frénétique, j’ai envie que l’on reste une petite structure, que mon travail soit une source de plaisir et pas de stress. Le jour où je ne prendrai plus de plaisir, je n’aurai pas peur d’arrêter, je ferai autre chose.

En terme de développement nous avons des envies, des idées, des projets, par contre nous n’avons pas d’objectifs précis à 5 ou 10 ans. Nous vivons raisonnablement de ce que nous faisons, le but est de faire un peu plus pour augmenter notre chef de projets et avoir des petits à-côtés sympathiques.

Mais moi mon objectif, clairement, c’est de gagner assez d’argent pour aller au restaurant !

 

Tu préfères finalement travailler en direct avec des chefs plutôt que face à l’empilage de structures des grandes marques ?

Nous voulons surtout travailler avec des gens et des produits auxquels nous croyons. Nous tutoyons la quasi-totalité de nos clients, il y a une vraie connivence qui est proche de l’amitié. Nos actions ne marchent jamais aussi bien que lorsque nous avons une totale liberté, lorsque l’on nous fait confiance.

Cela nous est arrivé une ou deux fois de dire que nous n’étions pas les bonnes personnes parce que l’on ne se retrouvait pas dans la valeur et la philosophie de la marque. Avec les grandes marques, il y a moins de latitude. Après, si par exemple un groupe comme Bonne Maman, qui est dans l’industriel mais fait de la qualité sans cochonneries dedans nous contacte, j’accepterais avec plaisir.

 

Est-ce que tu aurais pu faire le même métier sans le digital ?

Honnêtement non parce que c’est grâce à ça que je me suis fait connaître et là où j’ai acquis une crédibilité, tant auprès des chefs que du grand public.

 

Qu’est-ce que le digital change le plus aujourd’hui dans nos métiers de la communication ?

On doit toujours être actif, au taquet. Il y a la vitesse de la diffusion de l’information, on n’a plus une minute de répit, il faut regarder partout, faire de la veille en permanence.

 

Qui sera le chef de file de la cuisine à Lyon dans les prochaines années ?

Il l’est déjà plus ou moins, c’est Guillaume Monjuré du Palégrié.

Il y a aussi comme locomotive Mathieu Rostaing  du Café Sillon, qui propose des choses un peu « space » avec fulgurance et qui bluffe par ses associations toujours dingues. Et puis Gaëtan Gentil qui a ouvert Prairial au mois de mai, il a déjà un certain parcours et pas mal d’articles de presse qui doivent lui mettre une sacrée pression.

 

Quel est le chef avec lequel tu aimerais travailler ?

Emmanuel Renaut à Megève et, à Paris, Jean-François Piège. Ce sont mes chouchous.

 

Le plat que tu gardes en mémoire ?

Un grand chef c’est celui qui laisse une trace, je garde celle d’un restaurant qui s’appelle Sa-Qua-na à Honfleur, 2 étoiles au Michelin, que j’avais fait plusieurs fois. J’étais avec mes parents, nous avions pris le plus petit menu mais dans le grand, il y a un plat direct qui m’a interpellée : « Turbot, beurre noisette, estragon, rhubarbe », instinctivement il fallait que je le goûte.

Ce plat m’a sidérée par sa simplicité, parce que tout matchait parfaitement, c’était subtil, délicat. Je me rappelle quasiment du goût alors que cela fait déjà un moment !

 

Tu as envie de grandir ou de grossir ? Comment vois-tu ta boîte dans 5 ans?

Mon premier exercice est bon, faire du business pour faire du business, empiler des clients pour empiler des clients, ce n’est pas forcément mon but dans la vie.

La seule chose qui m’intéresse c’est de me développer librement pour faire les restaurants que je veux et inviter mes amis.

 

L’appétit vient en bloguant.

Elle est culottée, pas autant que Sophie Marceau qui le montre volontiers à Cannes, mais bien dans ses baskets et dans son assiette.

Marjorie a su faire d‘une passion de jeunesse un métier, n’est pas du genre à se faire bouffer ou récupérer par le système et n’a pas l’estomac dans les talons.

Non par manque d’ambition mais pour rester dans la sincérité et le plaisir, c’est sa recette du bonheur professionnel.

Elle préfère la cuisine du marché à la tambouille médiatique, manie aussi bien la fourchette que le stylo et, si les petits cochons ne la mangent pas, ira peut-être beaucoup plus loin qu’elle ne le pensait. Je le lui souhaite.