Georges CHAPUIS
| Non mais t'es qui toi ?
Khmer rouge créatif
le 8 Septembre 2015
Franck Solomiac et Philippe Guiniot : mariés sur le tard, préfigurent-ils le nouveau monde qui nous attend ?

 

CES DEUX-LÀ sont copains comme cochons depuis des lustres, font des tas de choses ensemble dont j’ai juré de ne pas dévoiler la nature même sous la torture, mais, bizarrement, leur parcours professionnel ne les avait jamais fait se croiser avant. Et, surtout, ils n’avaient jamais vraiment parlé boulot jusqu’au jour où ils ont scellé leur union sur les mânes sacrées de Bill Bernbach.

 

Je leur avais promis une interview un peu Rock’n’roll pour aborder la rentrée et cette union tardive sur un ton gai et primesautier.

Ils ont amené les chouquettes, mais, du coup, ils avaient un peu les chocottes et ont parfois botté en touche, répondant toutefois à l’essentiel, chacun avec ses mots et son style. Convaincu pour Franck, cool pour Philippe, mais toujours avec humour.

Chapitre humour, j’ai d’ailleurs un scoop et c’est du lourd, même si je sais qu’ils m’en voudront éternellement d’avoir révélé cet aspect secret d’un sulfureux passé qu’ils souhaitaient garder éternellement ignoré.

 

Mais je dois la vérité aux fidèles lecteurs de cette rubrique et à Jacques Simonet qui me supporte au double sens du terme.

Francis Blanche, dans l’un de ses canulars célèbres dont seuls les vieux comme moi se souviennent, se faisait passer pour le Directeur des Cours Sautrot. Eux faisaient partie de la fameuse bande de glandeurs invétérés de l’école Reynaud, qui n’a rien à voir avec Fernand (quoi que), une belle brochette de zigotos qui sévissent encore et prétendent y avoir fait leur BTS de pub. J’ai pas mal de noms qui croustillent sous la dent : Philippe Viennet, Pascal Leborgne, Arnaud Bachelard, Lewis Wingrove, Philippe Coudol, Ismaël Ziani, Thibaud Fourier. J’en oublie sûrement, qu’ils se signalent et me pardonnent.

Mais, Franck étant l’aîné de Philippe, ils n’étaient même pas dans la même promo !

 

 

INTERVIEW

 

Au cours Reynaud vous avez appris le métier ou vous vous êtes juste marrés ?

Philippe :

Il y avait de vrais profs comme Bernard Pourprix, Gérard Gamand, Yves Rambaud, Alain Vavro. Ils ne nous ont peut-être pas appris le métier, mais, en tout cas, donné envie de le faire.

Franck :

En plus cela m’a laissé beaucoup de temps et permis de faire plein d’autres choses, comme collaborer au projet de Radio Bellevue.

 

Qui était le plus cancre ?

Philippe :

C’est difficile de décerner la palme, nous étions tous pas loin. Mais, comme dit Franck, nous avons pu faire pas mal de choses ailleurs tout en nous frottant à des gens comme Pourprix ou Gamand.

Franck :

Cela nous a donné le goût du boulot, mais il fallait se débrouiller par nos propres moyens si on voulait apprendre quelque chose.

 

La question fondamentale que tout le monde se pose : Vous n’êtes plus des perdreaux de l’année, la conjoncture n’est pas facile, le métier se cherche, à quoi correspond ce rachat, vous aviez fumé?

(Un ange passe et je ne dirai pas ce que Cocteau disait dans ce cas).

Franck :

On avait envie de changer d’actionnaires, la retraitée au fond de sa piscine en Floride avec les cheveux violets nous ne la connaissions pas, mais elle nous demandait beaucoup d’argent.

 

C’est quoi l’idée, bosser comme des dingues pour toucher le jackpot dans quelques années ou vous marrer encore dans un métier où l’on se marre de moins en moins ?

Philippe :

Oui, c’est vrai, on se marre de moins en moins, nous avons donc intérêt à avoir un projet un peu serré et à l’alimenter pour lui donner un peu plus de sens, retrouver un peu d’élan pour nous amener plus loin.

Franck :

Comme tout le monde se cherche dans ce métier, on va essayer de se trouver…

 

Vous êtes potes depuis longtemps ?

Franck :

En fait nous nous connaissons depuis le Lycée, j’avais 15 ans et lui 13.

Philippe :

Il fallait bien quelqu’un pour l’accueillir quand il est arrivé paumé de Sarcelles.

 

Philippe, je sais qu’au foot ton jeu de tête est redoutable. La décision de rejoindre Franck s’est-elle faite sur un coup de tête ?

Pas tout à fait, mais c’est préalable à un coup de tête. Je me suis demandé où allait Publicis au moment de l’arrivée d’un garçon qui venait de chez Mc Do et qui a décidé d’industrialiser l’outil Publicis dans toutes les agences, ce qui ne me donnait pas envie. C’est juste à ce moment que Franck avait envie d’autre chose, c’est la première fois que nous avons eu vraiment l’occasion de parler boulot.

Franck, tu cours beaucoup, mais après quoi ?

Le fait d’essayer de ne pas m’ennuyer dans la vie et de vivre des expériences.

 

Vous rendiez des comptes à des actionnaires, maintenant à votre banquier, finalement c’est toujours du reporting sur des histoires de marges et de pognon? Est-ce que cela ne mine pas un métier qui est avant tout un métier d’idées ?

Franck :

C’est clair, le métier est en évolution comme toute la société et j’ai toujours trouvé que notre métier était un miroir de la société.

Mais nous n’avons jamais fait ce métier pour le pognon, c’est important de le dire, nous avons été majoritairement salariés.

Nous reportons la totalité de notre engagement dans l’agence au fait de valoriser le travail fait avec nos clients.

 

Vous gardez DDB dans l’enseigne et dans le capital, c’est pour rassurer vos clients, par nostalgie du grand Bill ou parce ce sont 3 lettres que vous aimez bien ? Qu’est-ce que cela vous apporte de plus qu’avant ?

Philippe :

Ni plus ni moins qu’avant aujourd’hui. J’ai rejoint DDB il y a 6 ans parce qu’on y parle tout de suite d’idée, d’intérêt pour le métier, de passion, de Bernbach. Il y a un terreau lié à des gens comme lui, DDB pour nous ça veut dire idée et création, ça nous entraîne et nous oblige à toujours avoir une volonté d’exigence créative.

Franck :

J’ai bossé 15 ans non pas pour eux, mais avec eux, les deux mots qui sont toujours ressortis au bout du bout sont humanité et créativité.

Même si aujourd’hui nous n’appartenons plus au groupe, ils nous animent et nous essayons de les faire vivre et partager tous les jours.

Nous avons rassuré nos clients sur le fait que nous restions avec nos équipes, le fait de payer des royalties nous ouvre des portes sur le réseau international de DDB car nous y intervenons avec près de la moitié de nos clients.

En plus, nous pouvons continuer à travailler avec des gens avec lesquels nous avons tissé des relations intéressantes.

 

Vous avez une passion commune, le sport. La com est devenue un drôle de sport, vous vous dopez à quoi ? Plus sérieusement, comment comptez-vous réussir l’intégration du vieux monde de la pub et du nouveau monde du digital ?

Philippe :

L’évolution est en cours depuis un bon moment, nous ne sommes pas dans une rupture entre ces deux mondes, nous avons essayé de faire évoluer l’agence et nous nous rendons compte qu’il y a un écho très favorable parce que nos clients sont dans la même posture.

Notre nom est particulièrement bien adapté et il retrouve tout son sens sémantique, nous essayons humblement d’apporter une réponse dans cette transformation-là. Nouveau Monde a 20 ans, Louis Lagabbe et Mick Daclin étaient sûrement des visionnaires.

 

Le business model du groupe de communication semble obsolète, c’est quoi l’agence de demain ?

Philippe :

Tous les groupes cherchent ce modèle depuis un certain nombre d’années. Ce que nous essayons de faire, c’est d’adapter continuellement notre modèle à celui que l’on pense gagnant, mais je n’ai pas le sentiment qu’il y en est un qui puisse être établi, figé. L’évolution est trop permanente pour établir le modèle éclairant des prochaines années.

Franck :

Notre réalité c’est d’être ouvert à tout ce qui peut se passer.

Aujourd’hui personne n’a trouvé le modèle gagnant puisque tout le monde se cherche. Les gens qui ont bâti des agences digitales de premier plan se cherchent aussi parce qu’ils n’arrivent pas à remonter sur la stratégie globale, ni à être complètement profitables. Même cette nouvelle génération n’a pas trouvé la pierre philosophale.

Ce que je sais et vis tous les jours à l’agence, c’est que l’on cherche à adapter à chaque client ce qui lui va le mieux, nous sommes des artisans, nous faisons du sur-mesure en essayant de trouver le meilleur modèle. Nous sommes la conséquence, nous vivons et nous ne nous structurons que par nos clients. Toute la difficulté est d’avoir des ressources qui soient assez polyformes pour, à chaque fois, réadapter la problématique.

Nous sommes l’anti-industrie même si le métier s’industrialise, nous ne traitons pas deux clients de la même façon.

 

Quel type de concurrents rencontrez-vous ?

Franck :

Le marché a bien régressé en région Rhône-Alpes, notre mission n’est pas de la dénigrer car c’est notre lieu de naissance, mais nous avons une vision nationale et internationale de notre métier. Les entreprises qui partagent cette vision peuvent être basées n’importe où.

Globalement nous nous battons contre les agences d’ici et des agences parisiennes comme Change ou Extrême.

Philippe :

La bataille n’est jamais identique à la précédente, la fragmentation des métiers, et notamment ceux du digital, fait que les clients eux-mêmes ne savent pas tout à fait quelle est leur problématique ; donc ils interrogent aussi bien des agences digitales pointues sur un aspect du digital que des agences généralistes ou des agences de branding, nous rencontrons tous les cas de figure.

 

 

CONCLUSION

Voyages, musique, sport, com, fêtes, ils ont tout partagé et forment un couple formidable dans le travail comme en amitié. Aucun d’eux n’envisage prochainement le clap de fin.

Si on les enterre ensemble (le plus tard possible bien sûr les garçons,) que gravera-t-on sur leur tombe : peut-être la chanson de Brassens « Les copains d’abord » ?