Georges CHAPUIS
| Non mais t'es qui toi ?
Khmer rouge créatif
le 9 Octobre 2015
Fabienne Billat : ce n’est pas une digital native, pourtant elle tweete comme elle respire

 

« Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas, mais elle cause », c’est le titre d’un nanar splendide et oublié d’un de mes chouchous, l’immense Michel Audiard. 

Fabienne, c’est une petite nana mieux carrossée et moins cabossée qu’Annie Girardot, qui cause tout le temps sur les réseaux sociaux, une sorte de Lucky Luke du smartphone, mais sûrement pas Calamity Jane. 

 

Pourtant rien ne la prédestinait à ça, ses études furent plutôt chaotiques, ses parents vivant une histoire fusionnelle qui ne laissait guère de place à l’éducation des enfants. Elle a été trimballée d’une bonne vieille école catho au collège Ampère Bourse peuplé de junkies et de foutraques qui l’emballaient moins, aurait même pu devenir coiffeuse, ça s’est joué à un cheveu. 

Pourtant, à 11 ans elle avait écrit sur son cahier : « Je serai publicitaire ».

Si elle a commencé Émile-Cohl, dans notre beau métier elle a débuté en vendant de l’espace pour Cote Métropole Lyon. Ensuite, la grosse maligne entre chez CRIPP ou elle découvre le Cromalin et la chaîne graphique pendant 10 ans, fait 3 enfants et s’arrête pour les élever. 

 

En 2010, elle est déjà active sur les réseaux, Cyril Balas, un copain business-angel qui développait une technologie d’adresses URL encodées dédiée à la presse magazine, l’embarque dans l’aventure. Un truc pointu pour l’époque auquel elle n’a pas tout compris, qui proposait à des magazines et des éditeurs de presse d’avoir, à la fin de chaque article ou dossier, un lien permettant de le retrouver sur leur smartphone et de le partager. 

 

Cela lui permet néanmoins de réactiver son réseau à Lyon et Paris avec une étonnante facilité, de comprendre l’envergure et la boucle que l’on pouvait créer entre le web et le papier. 

 

 

INTERVIEW

 

Quand as-tu eu ton premier smartphone ?

En juillet 2009, je me souviens avoir frimé avec à la Biennale d’art contemporain de Venise. Je ne l’ai plus jamais lâché.

 

À quand remonte ton premier émoi non pas sexuel, mais numérique ?

En 1998, quand mon frère m’a installé Internet, c’était les premiers mails, j’ai communiqué sans bien comprendre comment avec mes cousins américains.

Mais j’ai senti qu’il y avait là quelque chose d’important.

 

Cite-moi un tweet qui a vraiment changé la face des choses.

L’affaire DSK, quand tout le monde pouvait suivre en direct ce qui se passait à New York.

 

Tu es conseil en communication spécialiste en stratégie numérique, conférencière, contributrice au Cercle Les Échos, quel est l’essentiel de ton activité ?

J’étais communicante, on m’a repérée sur les réseaux en me demandant de faire une formation… aux réseaux ; puis une marque m’a demandée de faire sa com sur les réseaux, ce que je n’avais jamais fait ; puis on m’a demandé de faire une conférence. J’ai fabriqué une brique à chaque fois en me lançant sans filet.

Je garde toutes ces facettes parce que c’est intéressant de conserver les mains non pas dans le cambouis, mais sur le clavier, il faut continuer à faire des formations pour savoir le niveau de maturité des gens par rapport aux réseaux en général, sentir une communauté en partant de zéro.

 

Qui sont tes clients et que leur apprends-tu en premier ?

Des entreprises conséquentes, avec un certain niveau de maturité et conscientes qu’il faut former leurs collaborateurs à LinkedIn ou Twitter. Pour la com digitale, ce sont plutôt des marques. C’est mon activité sur les réseaux sociaux qui me fait repérer et donne aux gens l’envie de travailler avec moi.

 

Combien d’heures y passes-tu chaque jour ?

Le matin, il y a beaucoup d’informations sur Twitter, je fais ma veille pendant deux heures pour mes articles, mes conférences, mes formations. Je recommence facilement deux heures entre midi et deux. Au total au moins 6 heures par jour.

 

Quel est le meilleur réseau social pour un chef d’entreprise, un cadre, un étudiant ? 

En fait, il faut trouver son intérêt à être sur tel ou tel réseau et investir ensuite.

Tout le monde devrait avoir une empreinte sur un réseau professionnel sachant que c’est LinkedIn le plus qualifié. Il faut commencer quand on est étudiant et que l’on démarre un réseau. J’y ai mis mes enfants, je forme des gens qui partent à la retraite et qui veulent continuer à être au jus.

Après c’est intéressant en tant que dirigeant, si l’on n’a pas de réseau social interne, de pouvoir créer une communauté autre que physique, et Twitter est le plus adapté. C’est professionnel, on est en interactivité et sans aucune hiérarchie.

Mais attention, c’est assez ardu et l’on risque de lâcher rapidement, mieux vaut faire une formation avec du suivi ensuite. 

 

L’influence ne se mesurant pas uniquement au nombre de followers, c'est quoi une bonne influençeuse ?

Je crois que l’on influence tous, peu ou prou. Avec des périmètres géographiques, des périmètres de marché, donc c’est difficile, on est obligé de mettre des critères de sélection.

Dans un périmètre d’économie un peu numérique, j’ai une forme d’influence sur un certain nombre de personnes.

 

Que vas-tu faire précisément au sein du Syntec, vraie mission ou galère ?

J’ai été d’abord très honorée. Au départ, c’est le syndicat patronal des métiers du numérique qui regroupe 1 500 entreprises de toutes tailles, des filières technologiques et d’ingénierie. Viviane Chaine-Ribeiro, qui avait créé la commission des femmes du numérique, m’a contactée sur Twitter et m’a demandée de l’intégrer pour faire de l’évangélisation sur le numérique et ses métiers.

J’ai découvert à Paris des femmes efficaces qui influent aussi bien au niveau du gouvernement sur la parité des métiers que pour développer l’attractivité du numérique. En juillet, elles m’ont demandée de créer une délégation à Lyon. 

J’ai déjà des retours significatifs du Medef, du pôle innovation du Crédit Agricole, auprès de la French Tech et de fonds d’investissement.  

Huit délégations régionales ont été créées et il y a un mandat de deux ans avec évidemment des axes : développer l’attractivité des métiers du numérique auprès des femmes en entreprise et des étudiantes.

 

Les femmes utilisent Twitter différemment des hommes, elles retweetent 3 fois plus de contenu et les agrémentent de liens, de photos ou de vidéos. C’est ta recette de l’efficacité ou il y en a d’autres ? 

Sur les réseaux sociaux il faut surtout être soi-même, authentique sans être transparent et absolument se faire plaisir.

Ce qui est frustrant, c’est que si l’on se fait plaisir sans faire plaisir à l’autre, il n’y a pas de retour. Il faut vraiment ramener ce côté numérique et technologique à de la relation, mais tout le monde ne sait pas communiquer.

Si on agrémente des informations avec un commentaire personnel cela va impliquer un peu plus les autres, pour avoir une vraie interactivité il faut donner de l’information à quelqu’un qui va la faire monter en valeur et la reprendre, c’est du win/win.

 

Quelle est la femme qui, à part toi, maîtrise le mieux les réseaux sociaux ?

J’ai tendance à mettre de côté tous les politiques qui sont davantage dans la valorisation d’eux-mêmes.

Je dirai Marissa Mayer la présidente de Yahoo, qui arrive à lier le côté professionnel avec quelque chose d’un peu personnel, plus attachant ou plus quotidien. Elle communique aussi bien quand elle est enceinte que sur son boulot.

Je citerai aussi Françoise Gri, l’ex-présidente de Pierre & Vacances désormais chez Ernst & Young, qui sait bien maîtriser l’information avec une proximité qui donne envie de la suivre.

 

En fonction de 2 critères, l’activité et l’attractivité, l’institut d’analyse Occurrence vient de publier un classement des personnalités ayant eu le plus d’influence en août : Xavier Niel pour le monde économique, Anne Hidalgo en politique et Christophe Barbier dans la sphère médiatique. Tu es d’accord ?

Oui, si ce n’est que Xavier Niel fait un truc tous les 6 mois, tout dépend du prisme par lequel on regarde.

Ce n’est donc pas sa présence sur les réseaux qui fait son influence, c’est une personnalité, quelqu’un qui a fait l’école 42, qui monte la Halle Freyssinet, ce qui forme un tout.

 

Sur les 20 premiers décideurs de Twitter, tous politiques, la moitié sont de sexe féminin, alors que les femmes sont absentes dans la catégorie économique et il y en a 2 seulement en catégorie médias. Tu vas avoir du boulot au Syntec !

Oui, mais en même temps je suis assez épatée par les retours que j’ai et les partenariats que l’on me propose qui nous donnent de la visibilité ce qui est primordial.

En fait, les femmes prennent déjà moins de temps dans les réseaux physiques féminins alors que les hommes le font sans problème après le bureau, une femme rentre à la maison et fait autre chose.

 

À Lyon qui maîtrise le mieux ce nouvel art à part Jean-Michel Aulas ?

Tout le pôle numérique avec Laurent Fiard qui a bien boosté sa boîte et préside le Medef, Patrick Bertrand chez Cegid. Bruno Bonnell a, depuis longtemps pour la roborévolution une maturité de connectivité, il est curieux et en perpétuelle mobilité. 

Mais il ne faut pas que chacun reste de son côté.

 

Parmi mes confrères et néanmoins concurrents, quels sont les plus actifs ?

Au plan national, Nicolas Bordas de TBWA a une vision formidable, numérique et transversale, il en a parlé très tôt dans son blog.

À Lyon je n’en vois guères. Laurent Constantin est plus dans ses activités multiples personnelles au Medef, chez Acti ou TLM que dans une défense du numérique. Laurent Pelazzo est très actif sur Facebook, pas du tout sur Twitter. Un groupe comme Altavia voit l’intérêt d’en parler. Mais il faut du temps. 

 

Dans le cadre de ma formation, je peux les suivre sur les réseaux. Je fournis aussi chaque semaine à la DG d'un groupe parisien des tweets tout prêts sur des thèmes qu’elle m’a donnée.

 

Quel est le prochain réseau qui va ringardiser tous les autres ?

Il y a des cycles, j’aime bien Snapchat, WhatsApp, mais il faut qu’ils trouvent leur business-model, si la partie usage marche et qu’elle n’est pas liée à une économie, c’est mort. Whit Chat en Chine essaye de développer un modèle financé par la publicité. Google teste plein de choses, rachète beaucoup de concurrents, mais pas mal de choses tombent à l’eau. 

Mais rien n’est écrit avec le numérique, il faut faire en fonction de ce qui se passe et des gens qui sont en face de toi ou pas.

 

En temps que bonne Française, ne trouves-tu pas insupportable que l’essentiel de l’économie numérique soit dominé par les GAFA, alors que l’on nous bassine sur le fait que nous avons un vivier de compétences formidables ?

On a des entrepreneurs, des subventions pour créer des entreprises, en revanche est-ce que l’on a un matelas ou un écosystème, même une mentalité ou une culture qui permette la croissance des entreprises ? Pourquoi s’arrête-t-on à 10 personnes ou à 50 ? Il faut donner les moyens de se planter, mais pas à 5 000 € !

Il y a 5 000 business-angels en France et dix fois plus au Royaume-Uni, chez nous on met entre 50 et 100 000 €, mais entre 300 000 et 700 000 € il y a déjà un gros trou. Enfin, pourquoi peut-on déduire des impôts l’art contemporain que j’adore et pas des entreprises ?

 

 

CONCLUSION

 

« Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas » avait dit André Malraux, je crois plutôt qu’il sera numérique. C’est encore une grande nébuleuse, mais les femmes en seront peut-être les grandes prêtresses. 

Fabienne, qui a pieusement conservé le premier tweet qu’elle a envoyé (sans doute pour le léguer à la science ou à un futur Musée du numérique) sera l’une d’elles ou, à minima, une pasionaria. 

Une chose est sûre, cette rubrique sera la plus retweetée, à commencer par Jacques Simonet qui se débrouille pas mal dans ce domaine. Pour un vieux.

 

[NDLR : vieux toi-même !]