Georges CHAPUIS
| Non mais t'es qui toi ?
Khmer rouge créatif
le 9 Février 2016
Béryl Bès : pour les femmes entrepreneures, donnez !

 

« Je suis contre les femmes, tout contre » disait Sacha Guitry, dont j’ai cherché toute ma vie, en vain, à suivre les préceptes. Béryl serait plutôt pour, surtout si elles sont de la graine, pas assez fertilisée à son goût, d’entrepreneur.

Mais elle s’appelle Béryl pas Bernadette, ce n’est pas une vierge consternée et concernée par la condition féminine qui lui est apparue un jour pour lui montrer la voie, plutôt une petite voix intérieure bien inspirée qui a tracé la sienne et forgé sa conviction de faire des miracles avec du talent, de la conviction et trois sous.

Elle a quitté définitivement ce monde de vampires assoiffés de pognon, rigide, bien trop frileux et peuplé de machos, je veux bien sûr parler de la banque.

Mais quelque part, elle lui a gardé un chien de sa chienne en créant MyAnnona, une niche dans le monde de l’entrepreneuriat dédiée au crowdfunding féminin.

Elle était banquière, aujourd’hui elle fait banquer les internautes et c’est pour la bonne cause, celle des femmes qu’elle défend activement par ailleurs.

Elle fut une enfant gâtée mais pas pourrie et a très vite pris conscience de l’importance de l’argent, sans doute parce qu’elle a eu la chance de ne manquer de rien et de faire de bonnes études commerciales (merci Papa, merci Maman).

Béryl a sûrement appris à compter avant de marcher, mais aujourd’hui elle veut donner du sens à l’argent, l’orienter dans le bon sens. Suivez le guide.

 

 

L’argent n’a pas d’odeur mais visiblement il a un sexe, plutôt masculin non ?

J’ai un projet de recherche et d’écriture sur l’intelligence financière des femmes.

(Je sens que Jacques Simonet hausse les sourcils…).

Au départ la femme est responsable du foyer, elle compte et elle y est responsable en moyenne de 75 % des dépenses. Par contre, quand il s’agit de penser à elle, c’est beaucoup plus complexe, parce que c’est elle en tant qu’individu et non pas en tant que protectrice du foyer. Et c’est là où il faut travailler, sur l’individualité de la femme qui n’existe qu’à travers elle et pas à travers son mari, son père ou ses enfants. Rappelons qu’avant 1965, une femme n’avait pas le droit d’ouvrir un compte bancaire sans l’accord de son père ou de son mari !

 

Tu as crée MyAnnona comme un outil de financement et de visibilité pour l’entrepreneuriat féminin, tu défends en parallèle dans d’autres associations ou réseaux la cause des femmes pour qu’elles aient plus de place dans l’économie. Tu vises la canonisation ou le 20H de TF1?

Ce que je vise, c’est l’équilibre entre les hommes et les femmes, c’est une question d’éducation. Dès le plus jeune âge, on doit laisser le droit aux hommes et aux femmes d’avoir une place différente, leur juste place, celle qu’ils veulent et où ils sont bien. On doit libérer les femmes des stéréotypes, et c’est pareil pour les hommes, ils ne sont pas obligés d’être des superhéros et de ne vivre que par une reconnaissance sociale et professionnelle. Ils peuvent aussi avoir leur place dans le foyer, mais aujourd’hui c’est encore très mal perçu. Mon objectif est de viser cet équilibre qui est aujourd’hui très en défaveur des femmes.

 

Tu dis que la femme est l’actif le plus sous-estimé du monde, le penses-tu vraiment ?

C’est l’OCDE qui le dit. Si le monde économique était près de la parité, on gagnerait un demi-point de croissance du PIB pendant 20 ans c’est énorme ! Même si je n’aime pas ce terme, je préfère parler d’équilibre de vie, de bonheur. Il y a beaucoup de rapports, dont ceux de McKinsey, qui montrent que lorsqu’il y a de la mixité dans les organisations elles sont plus performantes. Sauf que l’on est dans une structure avec un plafond où il y a tant d’hommes qui s’accrochent à leur pouvoir, on aurait tout à gagner à ouvrir les portes et à partager en travaillant de manière collaborative.

 

De quoi les femmes manquent-elles le plus pour entreprendre : de temps, de confiance en elles, de courage, d’encouragements, de réseau ou d’argent ?

C’est en fonction de chaque femme. La première chose c’est de bien se connaître et d’avoir une cohérence avec son projet, au-delà de la confiance, de savoir se dire :

« J’incarne ce projet, je suis celle qui va faire la différence dans ce métier-là, c’est ce qui me convient ». Entreprendre, comme cela fait partie de sa vie on a intérêt pour que ça réussisse à ce que ce soit en cohérence avec soi-même, je le vis 24H sur 24. Après je dis : « Je ne veux plus entendre le mot petit ». Il faut soigner la visibilité, savoir se mettre en avant et prendre la parole, choses que j’ai travaillées de mon côté.

J’ai découvert grâce à une conférence TEDx de Nathalie Loiseau, qui dirige l’ENA, une notion que j’adore : l’orgueil de la bonne élève. Comme nous sommes de bonnes élèves, nous ne comprenons pas pourquoi on ne vient pas nous chercher et en plus nous avons peur de demander ; alors que ce ne sera pas un problème pour un homme même s’il ne correspond pas tout à fait au profil, au pire il aura un échec et repartira. Il faut que nous luttions contre ça parce que cela fait partie de notre éducation et de notre culture.

Enfin, il y a un troisième concept génial développé par Sheryl Sandberg directrice des opérations de Facebook : « Done is better than perfect ». Nous avons trop le souci de la perfection et, du coup, nous n’osons plus avancer, ça nous tétanise. Il faut accepter nos imperfections et continuer.

Ma partie est financière au démarrage, mais après tous ces éléments entrent en ligne de compte et font partie de mon ADN.

 

Najat Vallaud-Belkacem veut faire passer de 30 à 40 % le taux de femmes chefs d’entreprise, comment faire?

Ce sont surtout de petites entreprises qui ont été créées, aujourd’hui il n’y a que 15 % de femmes à la tête d’entreprises conséquentes. Je crois surtout à la notion d’ambition et de projets qui soient structurés et plus forts.

J’ai crée MyAnnona pour apporter une visibilité aux femmes et leur donner des outils de promotion et de financement.

 

La France est-elle devenue une start-up nation et, si oui, pourquoi n’y a-t-il que 10 % des start-ups françaises qui soient dirigées par des femmes ?

Déjà pour tout ce que l’on a déjà évoqué précédemment. J’ai souvent « pitché » mon projet en tant que start-up devant un parterre d’hommes, ce n’est pas facile.

Il y a un rapport au risque qui est différent, un rapport à la vie qu’il faut changer et il faut faire comprendre aux hommes qui sont dans ces milieux-là (je l’ai fait récemment à La Cuisine du Web) qu’ils ont intérêt à intégrer des femmes au pilotage de leur start-up. Plus vous avez de différence plus c’est riche et mieux vous avancez.

 

Tu dis que le crowdfunding est un formidable outil de communication, pourquoi ?

Au départ, on appelle ça le financement participatif, mais lorsque l’on regarde son application aujourd’hui sur le terrain, il faut d’abord le concevoir, notamment vis-à-vis d’entreprises qui sont déjà conséquentes et qui ont déjà une notoriété, comme un formidable moyen de fédérer une communauté engagée à travers la construction de ses produits ; par exemple pour une étude de marché, pour un test produit, pour un développement. On peut aussi faire cette communication en interne, proposer à ses salariés, ses fournisseurs, ses partenaires, de devenir soit prêteur, soit actionnaire dans les 3 grandes familles du crowdfunding, que ce soit le prêt, la pré-commande ou l’équity.

La pré-commande sera de la communication grand public pour une marque, cela lui permettra d’activer sa transformation digitale et sa présence sur les réseaux sociaux de manière efficace, et c’est un test en vraie grandeur : vous achetez un produit maintenant, vous serez les premiers à l’avoir et vous serez livrés dans 6 mois.

En prêt et pour l’équity, ce sera davantage de la communication entre professionnels. Quand Orange fait une campagne de crowdfunding pour son téléphone rétro, ils n’ont pas besoin d’argent, ils cherchent une image, une visibilité. On va aller chercher sa communauté, son adhésion, sa fédération et puis surtout c’est un parcours client. On lui demande ce qu’il souhaite, comment il voit évoluer la marque.

 

Comment communiques-tu sur ton propre projet MyAnnona ?

Au démarrage, nous avons travaillé la notoriété, ça a été une communication tout public. Comme toutes les autres plateformes, nous avons une problématique de qualification des dossiers, j’en ai reçu 180 en 13 mois et mis une dizaine en ligne.

Il y a un très gros travail à faire de pédagogie et de culturation.

Ma stratégie 2016 est de me diriger davantage vers la demande de gros comptes sensibles à l’entrepreneuriat féminin et qui cherchent cette image là.

 

À quel stade de l’entreprise doit-on faire appel au crowdfunding ?

C’est mon cœur de métier, il faut avoir un accompagnement spécifique en fonction de chaque modèle économique, de chaque secteur d’activité, savoir à quel stade en est votre transformation ou votre position numérique, digitale, où en sont vos réseaux sociaux ? Pour ça, j’ai créé un questionnaire qui me permet de faire immédiatement des préconisations sur ce qui reste à travailler : est-ce que le projet est mature et peut-on le mettre en ligne en l’état, quels sont les paramètres à retravailler ?

 

Quel est le cadre législatif, comment le contributeur est-il protégé ?

En don avec contre partie le risque est que l’entreprise, malgré le financement, ne puisse pas livrer. J’ai besoin d’avoir un prix de revient, de prendre en compte la fiscalité, je fais une analyse du risque. Mais je peux me tromper.

En prêt, c’est la législation qui a limité à 1000 € par personne par projet, je trouve personnellement ce montant trop faible, ce serait mieux à 5000 €.

En equity, c’est la valorisation, comme pour un business angel.

 

Que penses-tu des fonds d’entrepreneurs comme Side Capital, certes plutôt tournés vers le numérique et où l’on trouve les fondateurs de BlaBlaCar ou Olivier Mathiot de Price Minister ? Ils investissent dans cette fourchette contre 25 à 30 % du capital, apportent leur carnet d’adresses et un accompagnement.

Je trouve ça vraiment top, ce ne sont pas des concurrents et c’est leur moyen d’agir dans la Cité, leur acte politique.

Nos politiques sont tellement loin de l’entrepreneuriat, ils favorisent les grandes entreprises, eux ce sont des gens de terrain qui ont une connaissance du marché. C’est génial, heureusement que l’on a des gens comme les fondateurs de BlaBlaCar ou Xavier Niel, ils mettent leur argent et leur compétence au service du développement de l’économie française.

 

Grosso modo tu as 3 types de projets : les métiers de bouche, la création artistique ou artisanale et les startups et produits innovants. Quel secteur souhaites-tu développer le plus ?

Économiquement, au niveau de ma notoriété et de mon développement, je recherche plutôt des gros comptes qui ont envie de soutenir et favoriser l’entrepreneuriat féminin, qui vont choisir notre plateforme comme un vecteur de communication pour, ou développer une nouvelle marque, ou traverser une période difficile comme les Madeleine Jeannette pour lesquelles les banques ne suivaient plus.

Il faut que je garde mon ADN de projets de création d’entreprises, car pour une femme lever 5 000, 10 000, 15 000 € c’est important. Mais il faut absolument que j’aie des moteurs de grands comptes.

 

Combien de projets as-tu reçu depuis le départ, combien en as-tu mis sur ta plateforme et comment fais-tu la sélection?

La première chose, c’est de définir le prix de revient d’une contrepartie. Va-t-on être capable de la livrer en échange de l’argent récolté et de payer sa fiscalité ?

Après, j’ai lancé le prêt affinitaire qui est le fruit de tout mon parcours professionnel et de ma réflexion depuis 2 ans sur le crowdfunding. J’ai étudié tout ce qui se faisait et je n’avais pas envie de reproduire les critères de sélection vécus pendant 10 ans dans la banque ; plutôt d’essayer d’apporter une offre complémentaire et de répondre à une problématique pour les entreprises, notamment celles qui veulent œuvrer pour une mixité dans le copilotage des entreprises.

À la banque, la première chose que je regardais c’était les bilans des années précédentes et, en fonction de ça, je savais si l’emprunteur était capable de rembourser son crédit. Mes critères de sélection sont complètement différents et vont aller vers le métier, en créant un comité avec des gens du métier car il y a des activités que je connais bien et d’autres moins : ce sont la partie financière pour 30 % ; la partie management, le capital humain, l’équipe pour 30 % ; le réseau pour 20 % car, avec la transformation numérique, c’est capital et ce le sera de plus en plus. Après, il y a bien sûr une note activité, puis la localisation et sa cohérence par rapport à l’activité. Cela me permettra d’accompagner des sociétés qui ont résolu certains problèmes et dont la croissance ne se voit pas encore dans les bilans.

Je parle encore d’auto-collecte, c’est dans leur environnement que ces femmes entrepreneures vont d’abord aller chercher leur financement et on va les aider car ce sont des tickets accessibles, de 20 à 100 000 €.

 

Combien ont échoué malgré le premier financement ?

70 % ont réussi. Mais ce n’est pas parce que vous avez 5 000 amis sur Facebook que vous allez réussir. J’ai l’exemple de quelqu’un qui a été chercher de l’engagement sur sa nombreuse communauté et elle n’a pas été là. Il ne faut jamais la surestimer et penser que tout le monde va vous suivre.

En don et contrepartie, c’est le réseau de proximité qui va être sollicité, il faut qu’il soit de qualité.

 

Les projets présentés étaient-ils assez ambitieux ?

La femme a tendance à faire un « petit » projet avec un « petit prévisionnel », il faut la pousser, et là on a besoin de mixité, pour qu’elle ait une vision plus grande.

 

Quel est l’âge moyen de tes entrepreneuses ?

Plutôt la trentaine, 30/35 ans.

 

Y a-t-il des plateformes similaires dans d’autres pays ?

Sur le féminin oui mais pas sur l’entrepreneuriat. Il y en a une très belle qui s’appelle W4.org qui œuvre pour l’égalité et l’émancipation de la femme ; Catapulte est aussi sur ce créneau de l’équilibre homme/femme et œuvre plutôt dans les pays en voie de développement. Et je viens de découvrir une plateforme qui ressemble un peu à la nôtre à New York.

 

Comment et où vas-tu te développer?

Pour me développer à l’international, je peux le faire au niveau technologique, il faut du développement juridique mais j’ai surtout des besoins de financement. J’ai des contacts avec la Suisse, la Belgique, le Québec, les pays Africains, je dois dégager du temps, aller dans les pays, faire du maillage avec des réseaux, ce qui est assez facile car on peut rémunérer l’apport d’affaires.

 

Comment gagnes-tu de l’argent et, d’abord, est-ce que tu en gagnes ?

Je n’en gagne pas aujourd’hui avec MyAnnona, je mange, dors et respire crowdfunding, je sors bientôt un livre sur le sujet que j’ai coécrit, mais je vis de l’activité de courtage que j’ai développée depuis 2009.

 

Comment le milieu financier plutôt machiste a-t-il réagi à ton initiative ?

J’ai gardé d’excellentes relations avec mes anciens directeurs qui sont à fond derrière. Les gens agressifs que je dérange parce que je bouscule trop leur modèle, je les ignore.

 

Quand on interroge les « digital native » ils veulent tous entreprendre, c’est plutôt rassurant non ?

Viviane de Beaufort de l’Essec, qui me soutient depuis le départ, a écrit un très bon livre sur eux, les filles de cette génération sont géniales, n’hésitent pas à prendre la parole, se lâchent. Ce que je fais aujourd’hui ce n’est pas pour moi mais pour les générations futures. Nos mères se sont battues pour maîtriser les naissances, pour le droit de vote, on est en train de voler l’économie de ma génération. Les jeunes sont décomplexés mais il faut trouver leur moteur, c’est notre rôle en tant que transmetteurs et, pour eux, c’est beaucoup plus que l’argent, ils veulent donner un sens à leur vie.

 

Conclusion : 

« Les hommes sont faits pour avoir de l’argent, pas les femmes. Les femmes sont faites pour en demander », a dit Alfred Capus.

Il aurait dû être exfiltré dans une communauté d’amazones pour ses propos, ou plus simplement roué en place de Grève par des suffragettes en folie.

Pour l’avoir pas mal manipulé, Béryl Bès sait qu’il faut que l’argent ne reste qu’un moyen et pas un objectif si l’on cherche une utilité dans sa vie.

Ce n’est pas Madame Irma, elle ne lit pas l’avenir des entreprises dans sa boule de cristal ni dans le rétroviseur des bilans et préfère ses critères à haute dose d’humanité et d’intuition, cette vertu que l’on reconnaît au moins aux femmes

Avec sa plateforme de crowdfunding elle agit à sa façon, tente de faire bouger les lignes. Si elle reste toujours une femme d’argent, elle garde un moral d’acier et, pour plein de femmes, ses conseils vaudront de l’or.